Liberté Cathédrale de Boris Charmatz

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Liberté Cathédrale de Boris Charmatz : la déferlante des 26 danseur.euses du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch + Terrain au Théâtre du Châtelet jusqu’au 18 avril.

Liberté Cathédrale est la première création de Boris Charmatz depuis qu’il a été nommé directeur du Tanztheater Wuppertal, la compagnie historique de Pina Bausch. Pour autant, l’idée de cette création est antérieure à sa nomination. On se rappelle ainsi son solo Somnole qu’il avait donné sur les pierres nues de l’église Saint-Eustache de Paris à l’hiver 2021. Et préfigurant Liberté Cathédrale, il avait initié en 2022 trois résidences de création, dans trois villes européennes, avec trois impromptus chorégraphiques autour de la notion d’église, et de son étymologie grecque “ekklêsia“, qu’on traduit par “assemblée”. C’est donc un projet qui est arrivé à son terme avec Liberté Cathédrale.

Liberté cathédrale de boris charmatz
Liberté Cathédrale © Simon Gosselin

Cette pièce est aussi la rencontre des danseuses et danseurs du Tanztheater Wuppertal avec celles et ceux de Terrain, la compagnie de Charmatz (Ashley Chen, Julien Gallée-Ferré, Solène Watcher, Laura Bachman, etc.). La pièce convoque donc 26 interprètes qui vont déferler sur la scène du Théâtre du Châtelet aménagé pour l’occasion en un immense plateau surélevé qui couvre les fauteuils d’orchestre du théâtre à l’italienne. L’ensemble prend des allures de nef d’église autour de laquelle le public est réparti sur des gradins aménagés ou les balcons accessibles en hauteur.

En s’installant on remarque des luminaires descendant du plafond diffusant une lumière de couleur jaune. Ce dispositif absorbe les ors et les rouges du théâtre ainsi que les couleurs des vêtements des spectateurs. Nous percevons le lieu en noir et blanc ou comme en gris/légèrement sépia, un camaïeu monochrome si l’on préfère. Étrange et inhabituel phénomène que l’on pourrait comparer à ce qu’on désigne par le terme de grisaille en art, soit une technique utilisée entre autres dans l’art du vitrail. Retour donc à la cathédrale du titre. Nos salles de spectacles ne sont-elles pas nos modernes lieux de culte ?

Liberté Cathédrale : une chorégraphie entre profane et sacré.

C’est dans cette atmosphère lumineuse si particulière que débute le premier tableau de cette création qui en comptera cinq. Les 26 interprètes se lancent tous ensemble dans une course stoppée nette, se jettent au sol, esquissent de brefs mouvements, marquent une pause puis repartent dans la course pour effectuer plusieurs fois la même séquence. Ils entament un chorus chanté et réinterprété de l’Opus 111 de Beethoven. Le chant épouse les courses et les danses à l’unisson, s’arrête au bout de quelques mesures, puisqu’il faut bien reprendre son souffle, puis repart, chacun.e gardant sa gestuelle propre et son intensité. On pense évidemment à 10000 gestes, une pièce foisonnante dont le parti pris chorégraphique était de ne jamais répéter deux fois le même geste.

Mais ici les gestes se bouclent selon chacun.e. des interprètes mais en des lieux différents du plateau. Ils/elles s’éloignent ou se rapprochent, par vagues successives, tels des nuées d’oiseaux presque joyeux, jusqu’à la sortie de ce premier tableau.

Le théâtre est alors plongé dans le noir et seules de hautes lignes de leds lumineuses verticales viennent alors comme rappel et évocation de la monumentalité d’une cathédrale. C’est dans cette atmosphère de recueillement et de transition qu’on passera ainsi d’un tableau à l’autre par la suite, chacun répondant à des partis pris chorégraphiques très différenciés.

Si le monochrome, le chant et le souffle définissent cette première séquence, le second tableau redonne à voir les couleurs et c’est un concert de cloches sonnant à toute volée qui vient donner forme aux corps. Est-il possible de danser sur une telle composition ? C’est le pari un peu fou de cette séquence qui voit des corps être empoignés et soulevés dans les airs. Une procession se met progressivement en place, les corps devenant des sismographes aux rythmes de ce concert puissant composé par Olivier Renouf avec des carillons de toute l’Europe.

A cette saturation de l’espace sonore succède le silence. Pour ce troisième tableau, les 26 interprètes entrent un par un sur le plateau. Les bouches sont grandes ouvertes, dont ne sort aucun son, comme dans un état de sidération et de stupeur. Pour certains les regards sont tournés en direction du ciel. Les corps se cambrent ou sont agenouillés. D’autres entament une danse à l’unisson dans une forme de ronde sous une lumière rougeoyante.

Le quatrième tableau convoque à nouveau la voix, mais avec des extraits de textes de la chanteuse Peaches, Fuck the Pain Away, et un poème de John Donne, Pour qui sonne le glas. Et chacun de n’en garder que quelques brides pour venir les adresser directement ou les souffler à l’oreille des spectateurs. Quelques danseurs invitent des spectateurs à les rejoindre dans une ronde reprenant les strophes du poème : “la mort de tout homme me diminue, parce que je suis impliqué dans l’humanité”.

Enfin sans transition avec le tableau précédent, les corps se couchent au sol dans le tableau final au son d’un concert de grandes orgues composé par Phill Niblock. Certains sont piétinés, d’autres sont portés entassés les uns sur les autres à bout de bras. On pense aux résurrections ou aux dépositions de croix de la peinture religieuse occidentale mais aussi à ces images de notre actualité mondiale quotidienne. Les 26 danseuses et danseurs quittent peu à peu progressivement le plateau. Deux danseuses restent face à face se tenant sur la pointe des pieds dessinant de leurs deux corps comme une flèche cherchant l’élévation. Moment intense qui précède leur sortie définitive jusqu’au cut final musical et lumineux.

Avec Liberté Cathédrale, on aura assisté durant 1h45 à une création hors norme que le public, au plus près d’interprètes de haut niveau, a ovationné comme il se doit. Reste à savoir si les amateurs de Pina Bausch pourront trouver leur compte dans cette pièce qui reste, quoiqu’on en dise, dans le ‘plus pur style’ foisonnant de Boris Charmatz, un chorégraphe qui ne cherche pas à unifier par un vocabulaire qui lui appartiendrait en propre mais bien au contraire laisse à la liberté de chacun.e des interprètes de faire exister cette pièce monument. Liberté Cathédrale est au final une création qui porte bien son nom.

Liberté Cathédrale de Boris Charmatz vu le 7/04 au Théâtre du Châtelet jusqu’au 18 avril avec le Théâtre de la Ville.

Chorégraphie : Boris Charmatz.
Jean-Baptiste Monnot organiste.
Yves Godin lumières.
Florence Samain costumes.
Interprétation : Avec l’Ensemble du Tanztheater Wuppertal, et les invité.e.s (*) :
Laura Bachman*, Régis Badel*, Emma Barrowman, Dean Biosca, Naomi Brito, Emily Castelli*, Guilhem Chatir*, Ashley Chen*, Maria Giovanna Delle Donne, Taylor Drury, Çağdaş Ermiş, Julien Ferranti*, Julien Gallée-Ferré*, Letizia Galloni, Tatiana Julien*, Milan Nowoitnick Kampfer, Simon Le Borgne, Reginald Lefebvre, Johanna Elisa Lemke*, Alexander López Guerra, Nicholas Losada, Julian Stierle, Michael Strecker, Christopher Tandy, Tsai-Wei Tien, Aida Vainieri, Solène Wachter*, Frank Willens*.