La Grande Nymphe de Lara Barsacq

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Avec sa création La Grande Nymphe, Lara Barsacq revisite, après Ida Rubinstein et Bronislava Nijinska, une nouvelle figure féminine des Ballets russes : la grande nymphe, ce personnage au cœur de L’Après-midi d’un faune, et pendant féminin du faune.

La Grande Nymphe de Lara Barsacq
La Grande Nymphe, capture d’écran

La grande nymphe, la figure féminine de l’Après-midi d’un faune.

Lara Barsacq, pour qui ne le saurait pas, est l’arrière-petite-nièce de Leon Bakst, célèbre décorateur, scénographe et costumier des Ballets russes du début du XXᵉ siècle. Depuis ces dernières années, cette danseuse, passée par le conservatoire et la Batsheva, produit des pièces qui entremêlent histoire des Ballets russes et de ses figures féminines (au rang desquelles Ida Rubinstein et Bronislava Nijinska), histoire personnelle et déconstruction féministe.

Avec La Grande Nymphe, Lara Barsacq poursuit son exploration de cette figure qui apparaît dans L’Après-midi d’un faune, le célèbre ballet chorégraphié par Nijinsky sur la partition de Debussy, d’après le poème de Mallarmé, joué au Théâtre du Châtelet en 1912. Dans le Ballet, la grande nymphe fait un pas de deux avec le faune avant de s’enfuir et de laisser au sol le voile dont elle s’est défaite et que ramassera le faune pour s’allonger dessus. C’est cette figure que Lara Barsacq évoque dans sa pièce qui en porte le titre. Si on s’accorde sur la jouissance du faune, un des éléments qui fit scandale en 1912, que sait-on de la grande nymphe et de son désir, voire de sa jouissance ? C’est cette question que Lara Barsacq se réapproprie.

Un chassé croisé entre le document historique et l’intime.

C’est donc à une forme d’enquête toute subjective que nous convie la chorégraphe, dans une scénographie faussement bricolée, à la croisée de la danse, de la musique, de la vidéo et du témoignage. Car Lara Barsacq ne s’interdit pas de prendre la parole et de la donner à ses interprètes au plateau. La Grande Nymphe, à l’image des précédentes pièces, navigue donc entre archive historique et fiction personnelle.

Sur scène, une grande tenture pend en arrière-plan sur laquelle est esquissée une scène mythologique. On y reconnaît les 2 danseuses Lara Barsacq et Marta Capaccioli lascivement étendues comme sur la reproduction de Diane et Callisto de plus petit format placée au-dessus d’un praticable derrière lequel se tient Cate Hortl, la compositrice qui joue en direct la création musicale qui déconstruit la partition de Debussy.

Lara Barsacq et Marta Capaccioli réinventent la danse de la grande nymphe.

La tenture sert à recevoir la projection d’extraits vidéos. Dans le premier, on y voit Lara Barsacq en patin à roulettes au pied de la pyramide du Louvre. Elle y explique de quelle manière Nijinski s’est inspiré des figures des vases grecs qui y sont exposés pour inventer la gestuelle si caractéristique du faune. Plus tard un autre extrait consistera en une visite de l’atelier des costumes de l’Opéra de Paris. Et le dernier en un shooting photo dont on comprend qu’il a servi de modèle à l’esquisse grand format accroché en fond de scène.

Entre ces moments, Lara Barsacq et Marta Capaccioli réinventent, sur la musique de Cate Hortl, tour à tour sombre ou plus aérienne, la danse (du faune et) de la grande nymphe avec une grande sensualité et dans une forme de réappropriation féminine du Prélude. Ou bien elles s’emparent du micro pour témoigner chacune à tour de rôle, aussi avec Cate Hortl, de la nymphe qu’elles pourraient-être. Comme un retour à l’archive même, la pièce se termine par l’entrée d’un trio de musiciennes (harpe, flute, violoncelle) qui interprète la partition de Debussy, dansé cette fois-ci par Marta Capaccioli seule au plateau qui en donne une version magistrale.

C’est là la signature et l’étonnante vitalité des pièces de Lara Barsacq que de naviguer entre les éléments d’histoire et la liberté de la réinvention, entre l’hommage à un monument de la danse et sa déconstruction au prisme d’un regard féministe. Et tout cela en fait une pièce d’une justesse parfaite.

Création et interprétation : Marta Capaccioli, Lara Barsacq, Cate Hortl.
trio musical : Léonore Frommlet, Wanying Emilie Koang, Alyssia Hondekijn.

A propos de Lara Barsacq.

La Grande Nymphe de Lara Barsacq : vu à la Briqueterie CDCN de Vitry le 29/09/2023, festival Excentriques.