Avec Lymph, Blood Story 9424, présenté dans le cadre du festival June Events, Julie Botet propose une installation-performance chorégraphique d’une grande intensité. Ce solo singulier explore une histoire intime, mêlant textes, vidéos et archives médicales au corps meurtri de la danseuse et chorégraphe.
Pour cette performance, le Théâtre de l’Aquarium a condamné les gradins habituels. Le public accède alors directement au grand plateau, invité à se déplacer comme il le souhaite dans cet espace aménagé avec en son centre, des barrières métalliques délimitant un espace clos. Sur le pourtour, un échafaudage et un écran de toile suspendue.
On découvre Julie Botet assise en hauteur, dans une immobilité presque clinique, comme une apparition figée dans un halo lumineux, les yeux clos et parés de grands cils blancs, une mèche de cheveux plaquée sur le front, rouge vif aux lèvres. Ses mains, gantées de caoutchouc bleu, reposent lourdement sur ses genoux, chaussettes rouges aux pieds, un blouson noir jeté sur ses épaules. Posé au sol, un écran de télévision affiche un « BONSOIR » en lettres capitales. Un texte défile dont on retient surtout cette phrase : « Dans une histoire, il y a toujours une histoire à raconter et une histoire à oublier. »
Raconter « l’histoire à oublier ».
Brisant son immobilité, la danseuse quitte son piédestal en articulant ses premiers mots à peine audibles et circule parmi le public, les mains traversées de tremblements et de spasmes, avant de convoquer les éléments de son histoire personnelle. Née avec une malformation congénitale, un lymphangiome buccal opéré à l’âge de quatre ans, elle évoque les conséquences traumatiques de cette intervention : un rapport altéré au langage, aux autres, et plus largement au monde.
Elle donne à voir les traces de ce parcours à travers une série de documents : archives médicales projetées montrant l’intérieur d’une bouche atteinte de lymphangiome, restitution de la parole d’un corps médical condescendant, projection de séquences de films familiaux et de textes rapportant injonctions et remarques subies. À cela s’ajoute son propre récit, où elle dit sa honte et le désir de disparaître.
L’ensemble met alors en évidence les mécanismes, médicaux et sociaux, qui façonnent les subjectivités, particulièrement à travers la violence symbolique du langage. La phrase initiale prend alors tout son sens : Julie Botet choisit de rendre visible cette « histoire à oublier ».

Le freak show autobiographique de Julie Botet.
Pour ce faire, elle en pousse la spectacularisation à l’extrême dans cet espace partagé avec le public. Les barrières métalliques, l’échafaudage, les toiles tendues évoquent les enclos des foires anciennes où l’on exposait justement les « bêtes de foire » comme autant d’attractions. Mais ici, ce n’est plus le regard extérieur qui définit l’anomalie, c’est Julie Botet elle-même qui reprend le contrôle de son exhibition, organise son récit, lui donne sa forme en se réappropriant de manière explicite les codes du freak show.
Ce geste fait écho à celui de la performeuse brésilienne Jéssica Teixeira dans Monga, présenté à June Events en 2025, où le dispositif d’exposition du corps était, lui aussi, détourné. En choisissant de dévoiler l’histoire de son corps marqué par la maladie et l’opération, Julie Botet remet en question la manière dont la société voit, catégorise et souvent cache ou exhibe les corps dits « anormaux ». Aussi fait-elle sienne la famille reconstituée de ces « monstres » qu’on exposait dans les foires au XIXe et encore au début du XXe siècle, projetant sur écran leurs portraits accompagnés de leurs noms, dates de naissance et de disparition, les arrachant ainsi de l’oubli.
La danse en résistance.
Dans l’espace central enfin dégagé de ces barrières métalliques, Julie Botet offre, par un dernier geste libérateur, un solo de danse, frappant des pieds le praticable sur lequel elle s’est hissée. C’est elle qui impose enfin son propre rythme à son corps. Après l’immobilité initiale, les saccades cliniques et les respirations entravées, le corps accède à un espace de liberté que lui offre la danse. Juchée sur ce praticable, elle peut se montrer à toutes et tous telle qu’en elle-même, surplombant dorénavant les regards inquisiteurs, non plus comme objet de regard, mais comme sujet qui choisit les conditions de son apparition.
En faisant siens les codes du freak show, Julie Botet ne se contente pas de raconter cette « histoire à oublier » : elle renverse le rapport de force et confisque au spectateur son regard de voyeur pour lui imposer une rencontre d’égal à égal.
Lymph, Blood Story 9424 s’impose comme l’un des moments forts du festival June Events. Par ce geste de résistance autant que de transmission, Julie Botet affirme que le corps, même marqué, réparé ou marginalisé, demeure le lieu possible de l’émancipation et de la liberté de création. Un manifeste nécessaire, où la danse panse les blessures du passé pour mieux habiter le présent.
Lymph, Blood Story 9424 de Julie Botet vu le 28/05 à l’Atelier de Paris, festival June Events.
Conception & chorégraphie : Julie Botet
Regard extérieur & dramaturgie : Pascaline Verrier
Collaborations chorégraphiques : Max Gomard, Zoé Lakhnati, Mélissa Guex
Écriture : Elsa Eskenazi, Pauline Fontaine, Julie Botet
Accompagnement théâtre : Joaquim Fossi
Photographie : David Le Borgne
Scénographie : Cassandra Cristin
Création sonore : Nicolas Tarridec
Make up : Morgane Viennet
Prochaine date : le 4/12/26 à la Maison Folie Wazemmes à Lille.
Julie Botet a créé un premier solo, Bébé, en 2019, puis Pucie en 2020 et Jumelles en 2023 avec Mel Favre. Elle fait partie du collectif De L’Impertinence qu’on a pu voir à danse Elargie en 2024 avec Guesh is Great.
