Avec Kassia Undead, présenté aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, Lara Barsacq poursuit son exploration des figures féminines oubliées dans les marges de l’histoire.
Après les danseuses des Ballets russes, Ida Rubinstein, la grande Nymphe ou Bronislava Nijinska, la chorégraphe belge s’aventure cette fois beaucoup plus loin dans le temps, en convoquant Kassia (ou Cassienne) de Constantinople, poétesse, compositrice et abbesse byzantine du IXe siècle. Elle reste une des compositrices dont les partitions sont arrivées jusqu’à nous et dont certains hymnes liturgiques sont encore chantés dans les églises de rite bizantin.
Ce déplacement n’est pas anodin. Là où les précédentes pièces de la chorégraphe s’appuyaient encore sur des imaginaires du corps, des archives visuelles ou des récits incarnés, Kassia Undead impose un manque. Pas d’images, peu de traces sensibles : la mémoire de cette figure est essentiellement textuelle, vocale et spirituelle. Face à cette absence, Lara Barsacq fait le choix de ne pas combler les vides. Elle ne reconstitue pas, n’illustre pas, mais cherche plutôt à faire émerger une forme de présence indirecte, presque fantomatique. À ce titre, dès l’ouverture, une voix semble venir d’outre-tombe, avec cette phrase : « Je hais le silence lorsqu’il est temps de parler ».
Danses et chants mêlés.

Comment faire exister une figure dont la présence repose sur des archives fragmentaires ? Comment donner une épaisseur chorégraphique au personnage ? Pour cela, la pièce organise un tissage entre danse, chant et matière sonore. En contrepoint des compositions vocales de Kassia chantées, les interprètes dessinent des formes de danses collectives (farandole, danse macabre ou grotesque), des lignes qui se nouent et se dispersent. Ou bien jouent de la trompette, de la flûte ou des clochettes. Les tentures aux signes typographiques et motifs figuratifs et abstraits composent un décor (réalisé par les Ateliers Indigo) qui évoque à la fois l’héraldique médiévale et une archive réinventée. La musique jouée en direct par Cate Hortl installe quant à elle une texture sonore très contemporaine lors des moments non chantés.
Cette approche, cohérente avec la démarche de la chorégraphe, produit des moments de réelle intensité, comme la dernière danse de Marta Capaccioli à la limite de la chute. La pièce avance ainsi entre mémoire, évocation et projection contemporaine. Comme le dit la chorégraphe : « Nous créons à travers cette pièce un folklore qui nous est propre, nourri de fictions et de fabulations » (propos recueillis par Belinda Mathieu dans la feuille de salle).
Au final, Kassia Undead tient son équilibre entre présence et absence, entre archive et fiction. Lara Barsacq fait émerger la figure de Kassia de Constantinople en acceptant qu’elle demeure malgré tout insaisissable. La pièce interroge en creux la possibilité de faire exister chorégraphiquement des figures aussi lointaines, et révèle les limites autant que la force de ce geste de réactivation.
Kassia Undead de Lara Barsacq vu le 13 mai au TPM de Montreuil dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis.
Création et interprétation : Marta Capaccioli, Tarek Halaby, Cate Hortl, Emma Laroche
Brassié, Els Mondelaers, Aymara Parola, Agnès Potié, Klara Verkin.
Création musicale : Cate Hortl.
Musique : Kassia de Constantinople, Salim Bali.
Création Lumière : Estelle Gautier.
Conseils artistiques : Gaël Santisteva.
Accompagnement vocal : Jean-Baptiste Veyret-Logerias.
Historienne de l’art : Brunella Danna Allegrini.
Scénographie : Ateliers Indigo.
Consulter le site de Lara Barsacq
Lire aussi les articles sur Ida don’t cry me love (2019) et La Grande Nymphe (2023).
