Léo Lérus et Sharon Eyal avec le ballet du Rhin

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Le Ballet de l’Opéra national du Rhin réunit Sharon Eyal et Léo Lérus dans un programme qui confronte deux propositions chorégraphiques très contrastées. Loin de s’opposer, elles se révèlent et s’intensifient mutuellement.

Le Théâtre de la Ville, en partenariat avec le Théâtre national de la danse de Chaillot, accueille jusqu’au 6 mai le Ballet de l’Opéra national du Rhin dans une alternance de soirées : l’une consacrée à trois pièces de William Forsythe, l’autre à la rencontre de deux chorégraphes : Léo Lérus et Sharon Eyal, dans une mise en perspective d’autant plus stimulante que leurs parcours se sont croisés : tous deux passés par la Batsheva Dance Company, ils ont ensuite collaboré au sein de L.E.V., la compagnie de Sharon Eyal, pour laquelle Lérus a été interprète et assistant.

C’est à la demande de Bruno Bouché, directeur du Ballet de l’Opéra national du Rhin, que ce diptyque a vu le jour. Après avoir fait entrer au répertoire du Ballet de l’Opéra The Look, pièce de Sharon Eyal créée en 2019, il a commandé à Léo Lérus la création d’Ici en contrepoint. Une initiative particulièrement réussie : loin de se concurrencer, les deux œuvres se répondent et se renforcent par leur contraste.

Ici de Léo Lérus : l’énergie du Gwo-ka.

Ici de Léo Lérus, ballet de l'Opera du Rhin
Ici, Léo Lérus © Agathe Poupeney

Ici de Léo Lérus ouvre le programme avec douze interprètes vêtus de tons clairs, évoluant sur un fond bleu lumineux. La danse, d’abord joyeuse et solaire avant de s’assombrir progressivement, s’organise en solos qui se fondent dans des vagues successives d’unissons. Le chorégraphe guadeloupéen a puisé dans ses racines créoles, le gwo-ka et le léwoz, et en transmis les codes, le groove et l’énergie aux interprètes : jeux de jambes rapides, frappes des talons au sol, déséquilibres, mouvements d’ondulation du bassin.

La composition chorégraphique passant de l’individu au collectif, de la lumière à l’obscurité, fait référence aux cyclones Ernesto de 2024 et Maria en 2017 qui ont touché la Guadeloupe. La danse devient ici une métaphore du chaos et de la résilience collective. La bande sonore accompagne cette montée en intensité, d’une mélodie claire aux réminiscences métalliques évoquant le steel drum jusqu’aux déflagrations sonores des tambours ka caribéens, annonçant le déchaînement des éléments — cyclones, tremblements de terre — et leurs conséquences tragiques.

The Look de Sharon Eyal : une énergie sous tension.

The Look de Sharon Eyal, ballet de l'Opéra du Rhin
The Look, Sharon Eyal © Agathe Poupeney

La pièce de Sharon Eyal, The Look, prend le relais dans un mouvement inverse. Là où Lérus fait circuler et déborder l’énergie, Eyal semble la contenir. Dix-sept interprètes, regroupés en cercle sous une lumière resserrée, émergent de l’obscurité du plateau. Dans cet espace dense, presque clos, les corps vêtus de noir ne captent la lumière que par fragments, laissant apparaître bras et gestes comme autant d’éclats. Un interprète se détache lentement, tel le bourgeon d’une étrange fleur noire, dans une temporalité étirée. Car il faut un temps long avant que le corps de cette fleur ne s’épanouisse entièrement sur tout l’espace du plateau. alors que la composition sonore d’Ori Lichtik, d’abord grinçante, répétitive et tout en tension, ne dessine peu à peu une mélodie entêtante.

La danse de Sharon Eyal s’inscrit dans une esthétique immédiatement identifiable : un univers de tensions internes, de répétitions précises et d’énergies contenues, où chaque geste semblent au bord de la disparition. Le corps tendu sur ses demi-pointes y devient une matière vibrante, traversée de forces contraires, oscillant entre contrôle et débordement.

Ce programme frappe par sa capacité à faire coexister deux visions de la danse contemporaine sans les opposer frontalement. The Look de Sharon Eyal explore l’abstraction, la stylisation et l’hypnose du geste ; Ici de Léo Lérus convoque l’histoire, la mémoire et le lien au vivant. Entre les deux, le spectateur mesure combien la danse peut être à la fois langage formel et expérience sensible, sans avoir à choisir entre ces remarquables propositions constituant un programme particulièrement réussi.

vu au Thêatre de la Ville le 29 avril 2026, programmé jusqu’au 4 mai.

Ici, création en septembre 2025 par le Ballet de l’Opéra national du Rhin.
Chorégraphie Léo Lérus, en collaboration avec les interprètes : Jasper Arran, Susie Buisson, Wilson Baptista, Marc Comellas, Marin Delavaud, Ana Enriquez, Rubén Julliard, Miquel Lozano, Marta Mendo Dias, Nirina Olivier, Hénoc Waysenson, Julia Weiss.
Musique de la création autour d’enregistrements originaux des cyclones Ernesto (2024) et Maria (2017).
Composition sonore : Denis Guivarc’h.
Costumes : Bénédicte Blaison.
Lumières : Chloé Bouju.

The Look, entré au répertoire du Ballet de l’OnR en 2025.
Créé par la Batsheva Dance Company en 2019.
Chorégraphie : Sharon Eyal.
Avec Christina Cecchini, Cauê Frias, Brett Fukuda, Di He, Erwan Jeammot, Julia Juillard, Pierre-Émile Lemieux-Venne, Milla Loock, Miguel Lopes, Jesse Lyon, Jérémie Neveu, Leonora Nummi, Afonso Nunes, Alice Pernão, Alexandre Plesis, Emmy Stoeri, Lara Wolter.
Musique Ori Lichtik.
Costumes Rebbeca Hytting.
Lumières Alon Cohen.
Mise en répétition Claude Agrafeil.