Labour d’Emily Gualtieri et David Albert-Toth

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Corps au travail / travail du corps.

Avec Labour, Emily Gualtieri et David Albert-Toth proposent une pièce qui s’inscrit dans une esthétique de la répétition et de l’endurance au féminin.

Pour leur première venue en France, les deux chorégraphes québécois déploient une écriture minimale, presque obstinée, qui rappelle par certains aspects Les jolies choses de Catherine Gaudet, autre chorégraphe québécoise, présentée quelques jours plus tôt au festival Jogging.

À l’arrivée du public, les cinq danseuses occupent déjà le plateau. Elles conversent dans une atmosphère décontractée, sur une musique pop. Le dispositif scénique est net : un espace ouvert, quatre enceintes posées au sol formant un quadrilatère central autour duquel les interprètes se déplaceront.

Sur une bande son au tempo bien marqué, elles oscillent d’abord doucement sur place, de gauche à droite, avant de marcher en direction des rangs du public. Le cœur de la pièce tient dans cette marche collective, ce two-step qui se propage d’un corps à l’autre et transforme peu à peu la scène en machine rythmique. Au départ léger, le mouvement enfle, se densifie, gagne le haut du corps : les épaules montent, les bras s’enroulent vers l’intérieur puis s’écartent du buste. Le geste prend alors toute son ampleur.

Labour d'Emily Gualtieri et David Albert-Toth
Parts+Labour, Labour © Kristinna Hilliard

Les danseuses ne lâchent rien du rythme initial. Elles passent d’un pied sur l’autre dans un déplacement constant, presque inéluctable, toujours face au public. C’est dans cette progression mesurée que réside la force de Labour : le two-step, d’abord discret, s’impose peu à peu comme une pulsation centrale, jusqu’à devenir une forme d’endurance collective. Loin d’être un simple effet d’ensemble, cet unisson fonctionne comme un cadre contraignant où chaque interprète laisse pourtant affleurer sa singularité. À l’intérieur même de la structure, chacune fait surgir des inflexions et des variations propres auxquelles le groupe s’accorde, préservant la cohésion de ce collectif féminin, faisant cause commune.

Le corps n’est pas un simple support du mouvement : il devient le lieu d’une tension entre rigueur et relâchement, entre répétition et variations. La pièce gagne aussi en densité dans les détails qu’elle introduit à l’intérieur de cette structure stricte : détails vestimentaires, morphologiques, qualités gestuelles propres à chacune. Vêtues de noir, dans des tenues urbaines, les cinq danseuses laissent aussi surgir d’autres gestes dans la partition : retirer un vêtement, s’éponger le visage, dénouer une chevelure.

Puis apparaissent des actions plus inattendues, comme se mettre du rouge à lèvres, se brosser les dents, manger, boire ou se peigner, tenir un poupon dans les bras. Et cela sans jamais rompre l’unisson. Ces gestes ordinaires déplacent le regard. Ils introduisent dans la partition une dimension domestique, intime tout à fait inattendue. Ils viennent déplacer la rigueur du cadre et lui donner une portée plus ambivalente. Le quotidien s’y glisse comme un résidu de vie, mais aussi comme un signe de surcharge, physique et mentale.

Labour met de la sorte en scène un corps féminin contraint, exposé à la durée et à la répétition. La pièce donne à voir une forme d’endurance qui n’a rien d’abstrait : elle dit la persistance, l’épuisement possible, le labeur. Mais aussi la force du collectif féminin, l’attention portée aux autres. C’est précisément là que réside sa portée critique : dans sa manière de faire sentir, sous la surface du mouvement, une condition corporelle et sociale.

Labour d’Emily Gualtieri et David Albert-Toth vu le 26 mai à June Events / Atelier de Paris – CDCN.

Concept et création, mise en scène et direction artistique : Emily Gualtieri, David Albert-Toth.
Interprètes-collaboratrices : Brianna Lombardo, Maïka Giasson, Jossua Satinée, Lou-Anne Rousseau, Frédérique Rodier.
Composition : Frannie Holder.