Soutenu par la SACD*, le programme Vive le sujet ! ! Tentatives, initié à Avignon, invite des duos d’artistes à créer de courtes formes scéniques. Sous le titre Une soirée, trois spectacles, trois de ces duos étaient présentés cette année à la Ménagerie de Verre dans le cadre du festival Les Inaccoutumés : Quelle Aurore de Soa Ratsifandrihana et Bonnie Banane ; Un spectacle que la loi considérera comme mien d’Olga Dukhovna avec Pauline Léger ; Logbook de Solène Wachter et Bryana Fritz.
Quelle Aurore de Soa Ratsifandrihana et Bonnie Banane.
La soirée s’ouvre avec cette création de Soa Ratsifandrihana, danseuse (James Thiérrée, Anne Teresa De Keersmaeker) et chorégraphe (g r oo v e et Fampitaha, fampita, fampitàna), et Bonnie Banane, chanteuse et comédienne.

Sur le plateau, c’est d’abord la danse qui réunit les deux partenaires de ce duo, sur la musique K‑pop du groupe féminin Katseye. Elles portent des costumes près du corps, particulièrement colorés, très pop. Rapidement happées par leurs smartphones, les deux interprètes posent pour un selfie avant de se perdre dans le flux infini des réseaux. Un moment suspendu surgit lorsqu’une publication évoquant Gaza interrompt ce défilement virtuel.
La suite se déroule sur un tapis de marche, devenu l’espace central de la performance. Le tapis se déroule à vitesse constante et exige des performeuses une marche régulière et millimétrée. Les gestes s’y répètent dans différentes actions et poses, s’accélèrent au son d’une musique de jeu vidéo. Ce tapis est comme la métaphore d’un scroll sans fin, saturé d’images et de représentations. Quelle Aurore – un titre plus interrogatif qu’affirmatif ? – Semble mettre en scène l’épuisement d’une génération connectée. Et sa possible résistance ?
Prochaine date Quelle Aurore de Soa Ratsifandrihana et Bonnie Banane:
festival June Events à l’Atelier de Paris CDCN le 3 juin 2026
Un spectacle que la loi considérera comme mien d’Olga Dukhovna avec Pauline Léger.
Après cette première exploration du flux numérique, la soirée se poursuit sur un autre terrain : celui du droit d’auteur. La chorégraphe Olga Dukhovna et la juriste Pauline Léger imaginent une conférence dansée consacrée au plagiat et au recyclage des gestes chorégraphiques.
Leur dialogue, drôle et rigoureux, part d’une question, à qui appartient un geste, et d’un cas emblématique : Trio A d’Yvonne Rainer, œuvre‑clé de la post‑modern dance. Pauline Léger, assise à sa table sur laquelle sont empilés des livres de droits, détaille face au public les conditions extrêmement précises dans lesquelles cette pièce pourrait être reprise . Pourrait-on la ralentir, la découper, la reconfigurer , questionne Olga Dukhovna ? Jusqu’à quel point l’œuvre resterait‑elle encore celle de Rainer ? Où, pour la loi, commence le plagiat ? Cette mise en tension entre désir de danse et cadre juridique est le moteur de la performance.

Le spectacle ne s’en tient pas à cette étude de cas. Il fait coexister de multiples références : danses traditionnelles ukrainiennes, le lac des cygnes de Marius Petipa, d’autres figures comme Boris Charmatz, Nijinski ou Beyoncé sont convoquées. Olga Dukhovna revendique une écriture faite de reprises, de citations et de détours, où l’inspiration devient matière première. Sur scène, chaque geste donne lieu à un débat, une objection, une reformulation : la création avance au rythme du droit.
Avec beaucoup d’ironie et d’humour, les deux complices jouent des contraintes du droit d’auteur pour en faire la matière même de la création. Ainsi à mesure que le spectacle progresse, Olga Dukhovna compose sous nos yeux, à partir de tous les gestes traversés ce soir‑là, une chorégraphie dont on ne peut douter qu’elle lui appartienne pleinement – même si la loi, elle, continue de chercher où tracer la frontière.
Prochaine date Un spectacle que la loi considérera comme mien d’Olga Dukhovna avec Pauline Léger:
le 8 avril, Festival SLASH !, La Passerelle, Saint-Brieuc.
Logbook de Solène Wachter et Bryana Fritz.
Issues de la même génération formée à P.A.R.T.S., Solène Wachter et Bryana Fritz clôturent la soirée sur une proposition passionnante.
La pièce s’ouvre sur un double chant : une chanson rock et un air occitan se superposent, créant un entrelacs vocal qui devient la métaphore du propos – une polyphonie dans laquelle chaque voix, chaque mouvement, s’ajoute de plein droit. Comme le mentionne Bryana Fritz au cours de la performance, les polyphonies apparues au XIVᵉ siècle étaient un enjeu politique dans le schisme qui opposait alors Avignon à Rome. C’est de cette superposition et entrelacement des voix et des danses que s’inspire le duo pour construire sa performance.

Logbook est pensé comme un carnet scénique où s’échangent traces, essais, ébauches, plutôt qu’une œuvre close et définitive, évitant la démonstration narrative au profit de la multiplicité des voix et des danses. Solène Wachter et Bryana Fritz croisent et superposent leurs matériaux propres dans une esthétique du fragment et de la polyphonie dansée et chantée (a priori contre-nature) où une reprise des Cranberries s’entremêle à un hymne provençal, Dalida à Bach, Britney Spears à Purcell. Leurs voix, en excellentes chanteuses, et leurs danses, vives et généreuses, se juxtaposent, entrent en collision pour délivrer une « danse zapping » totalement assumée, petit manifeste pour une polyphonie contemporaine.
Prochaines dates Logbook de Solène Wachter et Bryana Fritz:
le 10 avril à Valenciennes, Espace Pasolini – Les Instants magnétiques.
le 9 mai à Guimarães (PT) Aerowaves Twenty26 | Spring Forward Festival with Espaço do Tempo, Centro Cultural Vila Flor.
En filigrane, ces trois propositions de Vive le sujet ! Tentatives, posent une même question : comment créer à partir de ce qui existe déjà , une problématique déjà abordée quelques jours auparavant par Sati Veyrunes dans Motor Unit [lire article] ? De la saturation d’images au recyclage et réemploi de gestes, elles dressent ensemble le portrait d’une danse contemporaine lucide sur ses héritages et ouverte dans ses inventions.
* Société des auteurs et compositeurs dramatiques.
Vive le sujet ! Tentatives, Une soirée, trois spectacles, vu à la ménagerie de verre, festival Les Inaccoutumés, le 24 mars 2026.
Toutes photographies : captures d’écran vidéos SACD.
