The Great Chevalier de Simone Mousset

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Présentée l’année dernière en ouverture du festival Artdanthé dans la salle des Mariages de la mairie de Vanves, la performance The Great Chevalier de Simone Mousset, codirectrice actuelle du Ballet National Folklorique du Luxembourg, revenait cette année au 104 dans le cadre du festival Séquence danse.

Si l’Atelier du 104 pouvait paraître moins chargé d’histoire que la salle des mariages d’une mairie, Simone Mousset, toujours soucieuse de l’histoire des lieux, sut rappeler au public sa fonction d’ancienne morgue de la ville de Paris avant sa reconversion en lieu culturel. Une parenthèse qui n’était pas sans intérêt pour une performance explorant, sur le mode de la fiction, les rapports de la danse et du pouvoir.

Une fiction chorégraphique.

C’est d’une poignée de main que Simone Mousset, vêtue d’un long tailleur blanc bordé d’un liseré noir des plus seyants, accueille le public et l’invite à entrer dans la salle de spectacle. Elle prend ensuite la parole pour retracer l’historique du Ballet National Folklorique du Luxembourg, créé par les sœurs Joséphine et Claudine Bal en 1962, et évoque son renouveau depuis que M. Chevalier, « l’enfant terrible de la danse folklorique contemporaine », selon ses mots, en est devenu le directeur artistique.

C’est dans ce climat à la fois pince-sans-rire et teinté de surréalisme qu’elle annonce la performance The Great Chevalier et invite le public à accueillir son interprète M. Chevalier sous les applaudissements. Dès son entrée, costume strict, écharpe et petites lunettes noires cerclées, celui-ci impose l’assurance de son « génie ». Personnalité extravagante et égocentrique, il entame sans plus attendre la fameuse Danse du pigeon, présentée comme une œuvre emblématique du Ballet National Folklorique du Luxembourg.

The Great Chevalier Simone Mousset & M. Chevalier
The Great Chevalier, Simone Mousset & M. Chevalier © Kaasam Aziz

Suite de danses folkloriques.

Parfaitement exécutée, cette danse n’en tire pas moins les rires du public devant ces battements de bras et ces envolées qui oscillent entre grâce outrancière et gestuelle caricaturale. Chaque mouvement est à la fois emprunté à un répertoire folklorique supposé noble et délibérément exagéré, poussant à l’absurde les codes de l’élégance chorégraphique. La danse passe sans prévenir du sublime à la loufoquerie, mais sans jamais renier sa virtuosité. Car M. Chevalier, tout directeur artistique mégalomane qu’il soit, est tout de même un sacré danseur.

Après cette exécution largement applaudie, il entend faire interpréter la Danse des herbes et des fleurs par le « corps de ballet » qu’il a sous la main : le public. Après plusieurs tentatives peu conformes à ses exigences (« Vous êtes nuls ! » lance-t-il à l’assemblée) M. Chevalier entre dans une rage folle. Il dévoile alors une personnalité moins affable, évoquant la nature d’une danse folklorique qui ne peut souffrir aucune faiblesse et se doit d’être forte, intransigeante et authentique.

The Great Chevalier, Danse du Pigeon
The Great Chevalier, Danse du pigeon © Sven Becker

Cette montée de colère fait basculer la performance dans un autre registre. Auparavant soucieux de paraître séducteur, M. Chevalier se crispe dans une colère froide. C’est dans la Danse du cheval qui suit qu’il incarne précisément cette puissance revendiquée. C’est d’ailleurs enroulé dans une grande étoffe imprimée de chevaux qu’il quitte le plateau, sans retour possible, ni même pour la séance de dédicace pourtant annoncée auparavant. De fait M. Chevalier n’existe pas, il n’est qu’un être fictionnel, une construction que Simone Mousset nous adresse.

Danse et récit national.

Cette opposition entre la Danse des herbes et des fleurs, très approximative, et celles du pigeon et bien plus encore du cheval, révèle l’un des enjeux de la pièce : la manière dont le folklore, dans sa représentation publique, tend à valoriser les figures viriles et héroïques au détriment de gestes plus fragiles ou individuels.

La danse folklorique, telle qu’elle est mise en scène par la chorégraphe Simone Mousset et interprétée par M. Chevalier, ne laisse guère de place à l’incertitude, à la maladresse, à la singularité des corps : elle se doit d’être parfaite et glorieuse, prête à servir un récit national, ici celui du Luxembourg. En inventant une tradition folklorique luxembourgeoise officielle, Simone Mousset met en lumière la manière dont la danse et l’art peuvent être instrumentalisés pour servir un récit politique.

C’est toute la dimension critique que déroule la chorégraphe derrière cette fiction chorégraphique et la fable surréaliste du Ballet National Folklorique du Luxembourg. Sous le vernis de l’humour, la performance interroge le discours officiel sur la tradition et le rapport que peut entretenir la danse et plus largement la culture avec des politiques nationales, voire nationalistes. En faisant rire ou sourire le spectateur tout en le mettant en scène sous l’autorité de son narcissique directeur artistique, Simone Mousset révèle à quel point la danse peut aussi devenir un enjeu de pouvoir.

The Great Chevalier de Simone Mousset vu le 3 avril au 104, festival Séquence danse.
direction artistique du Ballet National Folklorique du Luxembourg : M. Chevalier
codirection : Simone Mousset
dramaturge de la compagnie : Lou Cope
musiques historiques composées et enregistrées par : Maurizio Spiridigliozzi
scénographie (élément) : Mélanie Planchard, en collaboration avec Simone Mousset et Lewys Holt
présentation par Louis Chevalier, avec la participation de Simone Mousset

Site du Ballet National Folklorique du Luxembourg à consulter.