Motor Unit de Sati Veyrunes

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Créé à la Ménagerie de Verre, en ouverture du festival Les Inaccoutumés 2026, Motor Unit de Sati Veyrunes met le corps de la danseuse au centre d’un double geste de transmission : Voice of Power d’Adrienn Hód et Manual Melody, d’après IBM 1401 – A User’s Manual d’Erna Ómarsdóttir.

Nous avons découvert Sati Veyrunes en 2024 dans le cadre du festival Everybody. Elle était l’interprète du solo Bless The Sound That Saved A Witch Like Me écrit par Benjamin Kahn, une performance sous haute tension [lire article]. Pour le projet de création de Motor Unit, la danseuse a invité les chorégraphes Adrienn Hód et Erna Ómarsdóttir à partager des matériaux de leurs répertoires, d’après Voice of Power (2023) pour la première et Manual Melody, d’après IBM 1401 – A User’Manual (2002) pour la seconde. Motor Unit est une proposition qui se réapproprie non pas deux pièces rigoureusement transmises telle qu’elles ont été créées mais des matériaux transformés et réinterprétés par la danseuse. De ce protocole très simple en apparence naît une performance fascinante.

Motor Unit de Sati Veyrunes
Motor Unit, Sati Veyrunes © Maté Kalicz

Voice of Power.

Dans son premier solo Sati Veyrunes, débardeur blanc et jean, égrène durant une trentaine de minutes une suite de grands nombres de manière décroissante, comme un mantra. Elle le fait tout en dansant. Un protocole contraignant et complexe (univers propre à la chorégraphe hongroise Adrienn Hód), qui superpose deux tâches difficiles à maintenir avec fluidité. Le corps de la danseuse est totalement tendu par cette tâche mentale principale (une répétition avec son infime variation à chaque décompte), qui l’a fait traverser différents états émotionnels et corporels : tension et lâcher prise, hésitation et assurance, amusement et colère, agacement et abandon.

La voix, claire et assurée au début, se déforme au fil de la performance. Le timbre se casse, laisse passer des rires, dérive vers le cri ou vers un murmure pour économiser le souffle largement convoqué. Ce glissement sonore raconte autant l’épuisement que les mouvements du corps. Le très grand tapis de danse au sol censé définir l’espace de la performance ne suffit pas à contenir la danseuse. Elle en excède les limites, se plaque aux murs, s’immisce entre les travées de spectateurs jusqu’à atteindre la console technique. Surplombant alors le public, bras en croix, ce décompte prend des allures de tragédie.

Manual Melody, d’après IBM1401 – A User’Manual.

Le second solo débute allongé sur le dos. On peut voir le ventre se gonfler comme s’il allait éclater. Puis le corps fait des bonds telle une carpe pour se retrouver face contre le sol, répète cette situation, se redresse et retombe lourdement. D’une grande fente, elle se lance dans de grands moulinets avec le bras à se l’arracher. Dans la répétition du geste, la précision se perd, mais gagne en intensité. Le corps est malmené, le visage grimace, la bouche laisse échapper un son profond. Ce solo aborde le corps de manière viscérale, mis à rude épreuve, presque en danger. Une nouvelle fois ici, l’épuisement devient un élément moteur de la dramaturgie pour finir sur les nappes de cordes de la partition musicale de Jóhann Jóhansson (composé sur l’ordinateur IBM 1401).

L’interprète au centre de l’œuvre.

Motor Unit se présente comme un « laboratoire de transmission ». Il ne s’agit pas pour Sati Veyrunes de reproduire fidèlement le répertoire d’Erna Ómarsdóttir et d’Adrienn Hód, mais de se laisser traverser par leurs matériaux pour se les réapproprier et ouvrir ainsi un nouvel espace. « Les chorégraphes restent bien sûr pleinement auteures de leurs écritures, mais la création se situe dans un espace partagé, produit par la rencontre, le dialogue et la transformation. » [propos de la danseuse dans la feuille de salle].

La proposition de Sati Veyrunes met à nu cette zone ambiguë où une œuvre, en changeant de contexte et de corps – ici celui de la danseuse, hautement investi en intensité –, devient autre chose tout en restant, d’une certaine manière, elle‑même.

Motor Unit de Sati Veyrunes vu le 14/03/26 à la Ménagerie de verre, festival Les Inaccoutumés.

Conception et interprétation : Sati Veyrunes.
Chorégraphie : Adrienn Hód / Hodworks et Erna Ómarsdóttir.