Guillaume et Harold de Gaëlle Bourges

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Avec Guillaume et Harold, Gaëlle Bourges puise une nouvelle fois dans une œuvre d’art pour en extraire une matière chorégraphique et théâtrale.

Guillaume et Harold est la dernière création jeune public de la chorégraphe Gaëlle Bourges qui s’empare de la célèbre Tapisserie de Bayeux pour en extraire les principaux épisodes qui ont vu s’affronter, in fine, Guillaume (le Conquérant) duc de Normandie et Harold (roi anglo-saxon) pour la couronne d’Angleterre. Il faut le rappeler, les créations de Gaëlle Bourges sont toujours une bonne occasion de (re)découvrir des œuvres inconnues ou que l’on croit bien connaître, souvent à tort.

Puiser dans les œuvres la matière chorégraphique.

Depuis quelques années déjà, Gaëlle Bourges nous invite à faire la tournée des musées et surtout à en revisiter les œuvres qui les habitent. Pour n’en citer que quelques-unes, À mon seul désir s’intéressait à la tapisserie de La Dame à la Licorne présentée au musée de Cluny ; Juste Camille [lire article] prenait comme point de départ un coffret de mariage du XIVᵉ siècle déposé au Musée des Beaux-arts de Tours ; (La bande) à Laura [lire article] menait une enquête pour identifier les figures de l’Olympia de Manet, célèbre tableau exposé au musée d’Orsay.

Cette fois-ci, la chorégraphe fait d’une broderie du XIe siècle, longue de 70 mètres, une performance scénique convoquant à la fois la danse et le théâtre mimé pour raconter les origines de la Bataille de Hastings qui eut lieu le 14 octobre 1066 et vit la victoire de Guillaume duc de Normandie sur Harold Godwinson.

Selon un procédé qu’elle affectionne particulièrement, Gaëlle Bourges conte l’histoire de la tapisserie en voix off. Elle en retient ici les épisodes essentiels présentés comme ceux d’une série ou les cases d’une bande dessinée. Sur scène, deux performeurs, vêtus de short et haut en denim, Camille Gerbeau & Pedro Hermelin Vélez, suivent le rythme soutenu de la narration. Ils incarnent Guillaume et Harold, mais aussi, selon les nécessités, d’autres figures présentes assez brièvement dans la tapisserie, dont trois figures féminines, seules femmes bien peu et mal représentées comme ne manque pas de le remarquer la chorégraphe.

Guillaume et Harold de Gaëlle Bourges, une histoire de frères ennemis.

Guillaume et Harold de Gaëlle Bourges
Guillaume et Harold de Gaëlle Bourges © Agathe Poupeney

Les deux interprètes déroulent tout d’abord à l’avant-scène un rouleau de tapis de danse qui devient ainsi l’espace de la représentation à proprement parlé. Pour accessoires scénographiques, ils disposent, pour illustrer la narration, d’éléments pré-découpés en carton (chevaux, boucliers, épées, navires, arbre, etc.) qu’ils sortent comme d’un livre, qu’ils refermeront à la fin de l’histoire. On retrouve là un usage de matériaux modestes vus dans la précédente pièce Juste Camille. D’autres éléments sont convoqués : bâche plastique pour symboliser le vent, coussins pour signifier un couronnement. On sourit largement au dialogue bilingue et à l’incompréhension qu’elle produit entre Guillaume et Harold, comme à l’incursion d’un morceau d’ABBA dans la narration.

Guillaume et Harold, c’est une histoire de traitrise, celle de Harold qui, après avoir prêté allégeance à Guillaume à devenir roi d’Angleterre, renie son serment et se fait couronner à sa place à la mort d’Édouard le Confesseur. Guillaume reprendra la couronne de Harold à la suite de la terrible bataille de Hastings de 1066 qui est aussi le point d’orgue de la célèbre tapisserie et de la pièce elle-même.

Loin d’être une simple illustration historique, Guillaume et Harold transforme un objet patrimonial en un terrain de jeu dynamique. Par l’usage de matériaux modestes et d’une narration malicieuse, la chorégraphe réussit le tour de force de rendre la Tapisserie de Bayeux aussi palpitante qu’une série contemporaine tout en conservant la rigueur historique.

Ainsi, avec Guillaume et Harold, Gaëlle Bourges poursuit son geste singulier : déplacer notre regard sur les images anciennes pour en révéler les angles morts, les rapports de pouvoir et les fictions qu’elles fabriquent. En faisant dialoguer patrimoine, humour et pensée critique, elle offre au jeune public comme aux adultes une expérience à la fois ludique et exigeante, où l’on ressort avec l’envie d’aller voir – et surtout de regarder autrement – les œuvres qui habitent nos musées. On ajoutera que c’est actuellement la meilleure manière de découvrir et faire connaissance avec l’histoire de cette tapisserie, partie au British Museum de Londres pour son hébergement temporaire, durant les travaux du musée de Bayeux.

Guillaume et Harold de Gaëlle Bourges vu le 18/02 au Théâtre de la Ville.

Conception : Gaëlle Bourges.
Récit : Gaëlle Bourges, d’après le récit délivré par la broderie de Bayeux.
Assistanat chorégraphique : Agnès Butet.
Avec : Camille Gerbeau et Pedro Hermelin Vélez.
Accessoires et costumes : Gaëlle Bourges, Anne Dessertine, Camille Gerbeau.
Musique : Stéphane Monteiro a.k.a Xtronik + guests du 11 ème siècle.
Lumière : Audrey Quesnel.

Consulter le site : OS/Gaëlle Bourges.