Éclats de Léa Vinette

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Éclats de Léa Vinette approfondit en trio la voie ouverte avec son solo Nox et affirme ainsi une signature chorégraphique singulière.

Avec Éclats, Léa Vinette signe ici sa dernière création, un trio dans lequel elle danse également. C’est une jeune chorégraphe qui a signé jusque-là le solo Nox en 2022, puis Nos Feux en 2024 en duo avec le danseur Ido Batash. Léa Vinette est actuellement artiste associée au Cndc d’Angers. Le TU de Nantes a programmé en janvier dernier les deux premières représentations plateau de ce trio en ouverture du festival Trajectoires. À sa suite, le festival Faits d’hiver l’a programmé pour trois soirées consécutives – en plateau partagé avec la pièce NYST de Mellina Boubetra – dans la salle Boris Vian de La Grande Halle de La Villette.

Eclats de Léa Vinette
Éclats, Léa Vinette © Simon van der Zande

En ouverture, le trio constitué de Léa Vinette, Daniel Barkan et Vincent Dupuy se tient à la marge du plateau, portant jean et teeshirt casuals. A la fin de Lonesome Town de Ricky Nelson, une ballade américaine mélancolique des années 50 dans laquelle il est question de solitude, le trio vient prendre place face au public. Moment de silence. Dès les premières notes de percussions de la composition musicale de Miguel Filipe, les corps entrent en mouvement. Léa Vinette entame sa danse en déroulant son bras qu’elle laisse flotter quelques instants avant d’entrer dans un plié aux accents guerriers. Daniel Barkan ouvre ses bras, regard au ciel, tandis que Vincent Dupuy, tournant le dos au public, avance bras écartés, poings fermés.

Chacun·e déploie alors sa danse dans l’instant même, comme absorbé·e par un paysage intérieur, un imaginaire qui met en mouvement les corps dans l’espace et les porte en des endroits différents de sensations (joie, angoisse, colère, surprise, stupeur, etc. : qui sait ce qu’il et elles traversent). Autant d’états émotionnels qui disparaissent presque aussitôt qu’ils sont advenus, tels des états de corps et de sensations condensés en multiples fragments discontinus, éclats soumis aussi aux accents percussifs de la composition musicale.

Éclats de Léa Vinette
Éclats, Léa Vinette © Simon van der Zande

Mais ce qui frappe, c’est que chacun·e semble progresser dans un univers parallèle. On se demande même si ces trois-là dansent ensemble. Cependant, on perçoit peu à peu une lente contamination gestuelle : mains couvrant le visage, bras qui se lèvent vers le ciel comme pour capter une forme invisible, poings qui frappent le thorax, répétition d’un geste dont on perçoit l’écho ailleurs, intensité des regards.

Comme le précise la chorégraphe dans des propos recueillis par La Villette en janvier 2026 : « Le mouvement dialogue avec plusieurs rythmicités : celles des sensations internes, celles des percussions de la musique originale, et celles qui naissent de l’interaction entre les interprètes et leur environnement. La danse se construit dans ces écoutes croisées, par ajustements, décisions partagées et engagements sensibles. »

Alors oui, il faut sans doute prendre la mesure de cette danse qui se donne à nous, celle aperçue dans Nox, le solo précédent de la chorégraphe. Il n’y a ni gestes narratifs ou spectaculaires dans Eclats comme il n’y en avait pas non plus dans Nox. En cela, Éclats de Léa Vinette peut être une pièce déroutante parce qu’elle exige du spectateur d’accepter de se laisser surprendre par la forme d’une danse qui oscille entre fluidité et rupture, abandon et énergie, fragilité et sursaut.

Dans la séquence finale, les trois interprètes se retrouvent longuement côte à côte, dans le plus grand des silences, face au public. Le trio entame à l’unisson une danse qui par son énergie immédiate contraste avec ce qui précédait, acceptant de se retrouver enfin dans une danse joyeuse sur l’Allegro de la Sonate pour violoncelle de Vivaldi.

Éclats apparaît bien comme une pièce qui refuse toute démonstration spectaculaire pour mieux laisser affleurer les sensations intimes des interprètes. En assumant une écriture fragmentée, faite d’allers-retours entre retrait et débordement, Léa Vinette approfondit la voie ouverte avec Nox et affirme une signature chorégraphique singulière, où la vulnérabilité devient moteur de jeu. La lente contamination de gestes, puis l’élan final partagé sur Vivaldi, donnent au trio des allures de traversée collective : quelque chose comme la possibilité d’inventer un terrain commun à partir de ces éclats de sensations dispersés.

Éclats de Léa Vinette vu le 13/02/26 salle Boris Vian de La Grande Halle La Villette dans le cadre du festival Faits d’hiver.

conception : Léa Vinette.
écriture chorégraphique et performance : Léa Vinette, Vincent Dupuy et Daniel Barkan.
participation à la recherche chorégraphique : Maureen Nass.
assistant : Simon van der Zande.
dramaturgie : Sara Vanderieck.
costumes : Léa Vinette en collaboration avec Luca Tichelman et Juliette Chevalier.
création musicale : Miguel Filipe.
création lumière et régie : Marinette Buchy