Magnificat & Henri Michaux : Mouvements, deux pièces de Marie Chouinard, constituaient le double programme présenté au Théâtre de la Ville de Paris pour le retour de la chorégraphe québécoise à Paris. Deux pièces tout en contraste, la première créée en 2025, en bleu et or, chorégraphiée sur le Magnificat en ré majeur de Jean-Sébastien Bach, et la seconde de 2011, en noir et blanc, chorégraphiée à partir des dessins à l’encre d’Henri Michaux.
Magnificat.

Au début de Magnificat, on peut entendre au lointain un orchestre dont les instrumentistes s’accordent. Au même moment, douze interprètes pénètrent progressivement sur le plateau, qui avec son sac à dos, qui avec son tapis de yoga. Une danseuse ajuste ses pointes, pendant que d’autres se lancent dans divers mouvements d’échauffements et d’étirements. Un assistant passe, torche électrique à la main pour repérer et indiquer à la régie lumière un point précis au centre du plateau. On l’aura compris, Marie Chouinard s’amuse à nous livrer un peu du hors-champ des coulisses.
Après avoir quitté le plateau danseurs et danseuses reviennent alors auréolé·es, à demi-nu·es, nimbé·es d’une couleur or, se détachant sur le fond de scène d’un bleu azur lumineux — les couleurs de la Vierge Marie, car rappelons-le, il s’agit dans le Magnificat de l’Annonciation faite à la Vierge — pour entamer les premiers pas de danse sur les notes de la partition de Bach. Suivront unissons, solos, trios, traversées et processions ou compositions moins formelles suivant les différents mouvements.
Dans Magnificat, la danse ne s’embarrasse pas de pathos. Elle épouse la partition dans une gestuelle ‘simple’, vivace, et presque jubilatoire à certains égards, telle celle des duos qui se constituent peu à peu en se prenant simplement la main dans des courses joyeuses. Le spectateur assiste à une célébration débordante d’énergie avec ces moments extatiques. Entre chaque mouvement, le noir se fait, amenant une sortie et une nouvelle entrée des interprètes sur le plateau pour entamer une séquence inédite, jusqu’à la scène finale où toutes et tous se regroupent dans un élan de congratulations réciproques.
Henri Michaux : Mouvements.
À la différence de Magnificat, Marie Chouinard n’est pas partie d’une partition musicale pour construire sa pièce, mais d’un ouvrage d’Henri Michaux publié en 1951 intitulé Mouvements, constitué d’un poème, d’une postface et de 64 dessins réalisés à l’encre de Chine.
Le fond de scène se présente comme un grand livre ouvert sur lequel sont projetés les dessins à l’encre très agrandis. Une première danseuse pénètre cet espace blanc immaculé, entièrement vêtue de noir, en propose une traduction, un équivalent corporel, en se rapprochant au plus près de la forme laissée par le pinceau sur la feuille blanche du papier. Une autre danseuse va se glisser sous le tapis de danse et récite le poème de Michaux pendant que l’exercice de représentation corporelle des dessins se poursuit à deux, trois puis en deux plus grands groupes d’interprètes.
On retrouve souvent dans les encres de Michaux des figures quasi anthropomorphes, silhouettes au corps déformées. Ces dessins, sans être descriptifs, invitent directement les danseurs à explorer les possibilités corporelles pour s’en approcher. Mais d’autres motifs s’avèrent plus complexes à représenter : l’épaisseur d’un trait est alors évoquée par un mouvement tremblé ; la multiplicité de traces comme la hachure est rendue par la répétition d’un geste. À d’autres endroits, deux ou trois interprètes peuvent faire corps commun pour retrouver la forme d’un dessin. Tout un vocabulaire chorégraphique s’invente ici pour manifester la corporéité du dessin qui a également valeur de signe.
La succession de dessins constitue alors la partition chorégraphique dont l’enchainement semble se faire dans une urgence de plus en plus soutenue portée par la composition électro-acoustique de Louis Dufort qui crée là une matière sonore complètement abrasive et sombre à l’opposé de la partition lumineuse du Magnificat de Bach.
Dans une ultime proposition, les signes son repris et enchaînés à grande vitesse au centre d’un cercle de lumière dans une inversion des valeurs rendu possible par un effet stroboscopique. Danseurs et danseuses, vêtu·es de clair, condensent alors tous les signes passés en revue dans un effet de tumulte gestuel, un peu comme un flip book en version accélérée, la pièce se terminant par la lecture d’un texte de Michaux.
La réussite de la chorégraphie de Marie Chouinard tient à ce parti pris de ne pas se complaire d’une simple illustration de l’ouvrage, mais de prolonger le geste du poète en montrant que chaque signe est, pour lui, une expression du corps, et que chaque corps peut devenir écriture.
Magnificat et Henri Michaux : Mouvements de Marie Chouinard vu le 12/12 au Théâtre de la Ville.
Chorégraphie : Marie Chouinard.
Musique : Le Magnificat, Jean-Sébastien Bach ; Henri Michaux : Mouvements, Louis Dufort.
Avec Michael Baboolal, Adrian W.S. Batt, Justin Calvadores, Rose Gagnol, Valeria Galluccio, Béatrice Larouche,
Luigi Luna, Scott McCabe, Carol Prieur, Sophie Qin, Clémentine Schindler, Ana Van Tendeloo et Jérôme Zerges.
Site de la cie Marie Chouinard.
