OuvrÂges, pièce intergénérationnelle avec Lionel Hoche, Carlotta Sagna, Daniel Larrieu, et un groupe de jeunes danseuses et de séniors était programmée au festival danse Faits d’hiver.
OuvrÂges est une pièce grand format en ce sens qu’elle réunit trois chorégraphes, et non des moindres, Lionel Hoche, Daniel Larrieu et Carlotta Sagna, accompagnés de neuf jeunes danseuses et neuf amateurs de danse séniors. Une pièce ambitieuse parce qu’intergénérationnelle qui, comme son titre le laisse entendre, interroge avec malice les effets du temps sur les corps.
Relier les générations.
On connaît l’attachement de Christophe Martin, directeur du festival Faits d’hiver, à programmer différentes générations d’artistes. On se souvient de Ne lâchons rien ! Bêtes de scène #3 de Jean-Christophe Bleton en 2024, qui mettait en lumière quatorze interprètes de plus de 50 ans. Il réaffirme cet engagement cette année encore en faisant cohabiter plusieurs époques au sein d’un même programme, à l’image de la soirée Mystère d’hiver avec Jean-Christophe Boclé et Anne-Sophie Lancelin [lire article].
Le projet OuvrÂges avec trois chorégraphes pas tout à fait de la même génération, un groupe de jeunes danseuses et des séniors amateurs ne pouvait que susciter son intérêt. Cheville ouvrière du projet, Lionel Hoche s’est entouré de Daniel Larrieu, pour lequel il a dansé au sein de sa compagnie Astrakan, et Carlotta Sagna pour l’accompagner dans cette épopée inter-générationnelle.
Danser sur la Pathétique de Tchaïkovski.

Sur le plateau, cette réunion n’aura rien d’une célébration figée. Trois silhouettes en costumes blancs et aux visages fardés en clowns s’immiscent parmi un groupe de seniors vêtus de rose de la tête aux pieds, immobiles, tels les gardiens de souvenirs en attente de l’étincelle qui leur redonnera vie. C’est Carlotta Sagna qui l’apporte, dissertant avec une ironie mordante sur l’obscurité (« on n’y voit rien, mais il y a beaucoup de rose… ») et la jeunesse. Sortant de leur immobilité le groupe de séniors quitte le plateau.
Puis sur les accents tragiques de la Pathétique de Tchaïkovski, Sagna s’élance avec Hoche dans un pas de deux volontairement bancal. Entre maladresses feintes, trous de mémoire et approximations touchantes, le duo désarme par son humilité, tandis que la voix feutrée de Larrieu commente en direct cette laborieuse quête du souvenir sur le ton de la confidence (« ils essayent de se souvenir »). Même si le temps a passé, la tentative de ces deux clowns pour danser une nouvelle fois ensemble est-elle pour autant si pathétique ?
L’autodérision comme antidote à la nostalgie.

OuvrÂges est passionnant lorsque le trio réactive ses archives personnelles : Chiquenaudes (1982) pour Larrieu, U should have left the light on (1988) pour Hoche et A (2002) pour Sagna. Loin de la conférence dansée, les chorégraphes jouent la carte de l’interchangeabilité. Revêtant une blouse de professeur floquée au nom de l’autre, ils s’approprient leurs œuvres respectives par le biais de projections vidéo et de commentaires croisés, créant avec humour et dérision un passionnant jeu de miroirs. Ces projections matérialisent cette distance temporelle entre le « point zéro » de la création, le « cela a été », et ce qu’il en reste. Dans ces vidéos, on y voit l’insolente exaltation de la jeunesse de chaque membre du trio projetée sur écran à laquelle se confronte alors les artistes mûrs qu’ils sont devenus.
Ainsi Pendant la projection de U should have left the light on — duo écrit par Hoche pour le Nederlands Dans Theater — un groupe de jeunes danseuses en combinaisons pailletées déferle sur le plateau. Elles s’emparent de la partition originale avec l’énergie brute de leurs vingt ans, tandis que Lionel Hoche, en retrait, fredonne la bande-son comme on se fredonne une vie passée, trouvant refuge dans les bras de Carlotta Sagna. Dans ce chassé-croisé, le passé observe le futur se métamorphoser dans une nouvelle génération. L’effet est tout aussi saisissant lorsque les seniors réinventent, autour de Hoche, Sagna et Larrieu, un Sacre du printemps dans une farandole endiablée : il n’y a décidément pas d’âge pour célébrer le renouveau.
I was here.

OuvrÂges, comme une fouille archéologique, procède par strates. Mémoires et corps recomposent une histoire. « J’ai été et je suis encore, mais autrement », nous dit le trio dans un dernier échange particulièrement émouvant.
Le tableau final transmet une image forte : les seniors se figent, et les jeunes danseuses viennent en épouser la forme, comme pour en recueillir l’empreinte. Puis dos à dos, les uns tournés vers le souvenir, les autres vers l’avenir, ils et elles forment un corps commun, indifférent aux outrages du temps, réuni dans l’instant présent du théâtre.

OuvrÂges ne se contente pas de dépoussiérer les archives de trois chorégraphes majeurs ; la pièce réinvente l’acte même de se souvenir. Lionel Hoche, Daniel Larrieu et Carlotta Sagna y font la démonstration que la danse, malgré les altérations du corps et de sa mémoire, agit comme un sédiment qui se dépose, se transforme et se transmet. OuvrÂges, une pièce émouvante et revigorante.
OuvrÂges de Lionel Hoche, Carlotta Sagna, Daniel Larrieu vu le 6/02 à Micadanses, festival Faits d’hiver.
chorégraphie : Carlotta Sagna, Daniel Larrieu, Lionel Hoche.
interprétation : Carlotta Sagna, Daniel Larrieu, Lionel Hoche et la participation de 9 jeunes danseurs et de 9 séniors de la région de représentation.
vidéo/son : Jérôme Tuncer.
lumière : Chloé Roger.
musiques : Piotr Ilitch Tchaikoswky – Symphonie *8 « Pathétique », Charles Aznavour, Barbara, Sinead O’Connor.
œuvre plastique : I was here (2022) : Nordine Sajot.
photo OuvrÂges © Laurent Philippe
